Treilles de chouchous luxuriantes dans le cirque de Salazie avec les montagnes brumeuses de la Réunion en arrière-plan
Publié le 16 mai 2024

Le touriste de passage à Salazie voit une liane verte et un légume fade pour le gratin. Il ignore que pour nous, les habitants, le chouchou est l’épine dorsale de notre vie. Surnommé le « cochon végétal », il incarne une économie circulaire où rien ne se perd : le fruit se mange, les pousses se cuisinent en brèdes, la tige devient un artisanat d’art et la racine un gâteau. Comprendre le chouchou, c’est comprendre l’âme et l’ingéniosité de notre cirque.

Quand vous arrivez chez nous, dans le cirque de Salazie, vous le voyez partout. Il dévale les pentes en cascades de verdure, s’accroche aux treilles, couvre les sols d’un tapis exubérant. C’est le chouchou, notre christophine comme on l’appelle parfois. Pour beaucoup de voyageurs, son histoire s’arrête dans l’assiette, souvent dans un gratin à la béchamel, et son goût délicat est parfois perçu comme un manque de caractère. On le qualifie de « légume à l’eau », un accompagnement simple et sans surprise.

Mais si je vous dis que cette perception, c’est ne voir que la surface d’un océan ? Si je vous dis que ce légume est en réalité le pilier de notre identité et de notre économie locale ? Pour nous, agriculteurs de Salazie, le chouchou n’est pas une culture, c’est un écosystème complet. Nous l’appelons avec respect et affection notre « cochon végétal », car, tout comme dans le porc, absolument tout est utilisé. Chaque partie de la plante raconte une histoire d’ingéniosité créole, de résilience face aux cyclones et de fierté.

Cet article n’est pas une simple recette de cuisine. C’est une invitation à entrer dans notre quotidien. Je vais vous montrer comment ce légume que vous croyez connaître se transforme en plat délicat, en objet d’art imputrescible, et comment il façonne notre paysage et notre vie. Vous apprendrez à le payer son juste prix et à l’apprécier bien au-delà du gratin. Vous allez découvrir l’âme de Salazie.

Pour vous guider dans cette découverte complète de notre trésor local, nous allons explorer ensemble toutes ses facettes. Du secret pour cuisiner ses jeunes pousses à la manière de l’intégrer dans une journée de visite inoubliable, chaque étape vous révélera une partie de son histoire et de son importance pour nous.

Sommaire : L’univers du chouchou de Salazie, de la terre à la tradition

Comment cuisiner les brèdes chouchou pour qu’elles ne soient pas fibreuses ?

Une des premières choses que l’on apprend, ici à Salazie, c’est à écouter la plante. Les brèdes, ces jeunes pousses tendres de la liane de chouchou, sont un délice, mais peuvent vite devenir un cauchemar fibreux si on les traite sans respect. Le secret n’est pas dans une cuisson à rallonge, mais dans la cueillette et la préparation. On choisit les pousses les plus jeunes, idéalement après une bonne pluie, quand la plante est gorgée d’eau et que ses fibres sont moins dures. C’est un savoir-faire transmis de génération en génération.

La préparation est un rituel. Il ne suffit pas de tout jeter dans la marmite. Comme les épinards, les brèdes chouchou demandent une attention particulière. On les prépare traditionnellement en fricassé ou en bouillon. On les fait « roussir » dans un fond d’huile avec de l’ail, des oignons et des épices comme le curcuma pour commencer à les attendrir et libérer leurs saveurs. Ensuite, un peu d’eau et une cuisson maîtrisée feront le reste. Voici les étapes clés à respecter :

  • Cueillir au bon moment : Privilégiez les jeunes pousses après la pluie, lorsque la teneur en lignine (la fibre dure) est minimale.
  • Effeuiller avec soin : Conservez uniquement les feuilles et les parties de tige les plus tendres. Tout ce qui semble dur au toucher le sera aussi en bouche.
  • Peler la base : Pour les tiges un peu plus épaisses, n’hésitez pas à peler la couche extérieure, qui est la plus fibreuse.
  • Préparer en fricassé ou bouillon : La cuisson doit être juste assez longue pour attendrir les fibres sans transformer les brèdes en bouillie.

C’est en respectant ces gestes simples que l’on obtient une texture délicate qui fond dans la bouche, et non un plat filandreux. C’est la différence entre un plat fait avec connaissance et un plat fait à la va-vite.

Chapeau ou panier : comment la tige séchée devient-elle un objet d’art imputrescible ?

Mais le chouchou, on ne fait pas que le manger. Quand la liane a bien grandi et que ses tiges deviennent trop dures pour la cuisine, une autre vie commence pour elles. C’est là qu’intervient un artisanat unique, celui de la « paille chouchou ». Ce qui n’était qu’une tige verte se transforme, entre des mains expertes, en une fibre soyeuse et d’un blanc argenté, presque irréelle. Cette matière est incroyablement résistante et, surtout, elle est naturellement imputrescible, ce qui la rend parfaite pour la chapellerie et la vannerie.

Cet artisanat était un véritable moteur économique pour Salazie au début du XXe siècle. Notre paille était si réputée qu’on l’appelait « paille d’Italie », car elle transitait par ce pays avant d’être vendue aux plus grands chapeliers d’Europe. La transformation est un processus long et méticuleux : la liane est coupée, lavée, puis séchée pendant des semaines jusqu’à ce que seule la fibre intérieure, précieuse, subsiste. Pour confectionner un unique chapeau, il faut parfois jusqu’à 10 mètres de pailles tressées, un travail de patience infinie.

Aujourd’hui, même si les grandes commandes d’Europe ont disparu, une poignée d’artisanes, les « tresseuses », perpétuent cette tradition. Elles ne font plus seulement les chapeaux traditionnels, mais créent des objets modernes et délicats : des pochettes, des porte-passeports, des bijoux… Chaque objet tressé est un morceau de notre histoire et un hommage à l’ingéniosité de nos ancêtres, qui ont su voir de l’or dans une simple tige.

Invasive ou ressource : quel est le paradoxe écologique du chouchou dans les cirques ?

Cette liane qui nous donne sa chair et sa fibre est d’une générosité sans limite. Tellement généreuse qu’elle peut parfois sembler envahissante. Elle pousse presque sans entretien, couvrant le sol d’un tapis de verdure qui empêche d’autres plantes de s’installer. C’est son côté sauvage, son exubérance. On pourrait y voir un problème, mais nous y voyons une force. Cette capacité à prospérer dans nos terres fraîches et humides est ce qui fait du chouchou le pilier de notre agriculture.

Le cirque de Salazie produit à lui seul plus de 95% des besoins en chouchou de toute l’île de La Réunion. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur nos parcelles, un seul hectare peut produire entre 60 et 80 tonnes de légumes. C’est un rendement exceptionnel qui fait vivre de nombreuses familles. Au total, la production officielle représente près de 6000 tonnes de chouchous produites annuellement sur 90 hectares, sans compter toutes les cultures familiales.

Alors, invasive ou ressource ? Pour nous, la réponse est claire. Le chouchou est une ressource fondamentale. Il structure notre paysage avec ses treilles caractéristiques, il protège les sols de l’érosion grâce à son couvert végétal dense et il nourrit nos familles et notre économie. Il fait partie de l’équilibre de notre cirque. Il n’est pas une menace, il est la vie. Il est le symbole d’une nature abondante que nous avons appris à cultiver et à valoriser sans l’épuiser.

L’erreur de ne pas dégorger le chouchou avant de le mettre au four avec la béchamel

Revenons un peu en cuisine, car c’est souvent là que se fait la première rencontre avec notre légume. Le gratin de chouchou est le plat emblématique que tous les visiteurs veulent goûter. Mais c’est aussi le plat qui peut être le plus facilement raté. L’erreur la plus commune ? Ne pas prendre en compte la nature du chouchou : il est composé à plus de 90% d’eau. Si vous le mélangez directement à votre béchamel avant de l’enfourner, il va rendre toute son eau à la cuisson, et vous obtiendrez une soupe fade au lieu d’un gratin crémeux et savoureux.

Le secret, c’est de lui faire « dégorger » cette eau avant. C’est une étape non négociable pour concentrer ses saveurs. Il existe plusieurs techniques, transmises dans nos cuisines créoles. La plus simple est une pré-cuisson, à l’eau ou à la vapeur, suivie d’un égouttage très minutieux. Certains anciens le pressent même légèrement pour extraire le maximum d’eau. Une autre méthode consiste à le couper en dés, le saler généreusement et le laisser reposer pour que le sel attire l’eau par osmose.

Quelle que soit la méthode, le but est le même : se débarrasser de l’excès d’eau pour que le chouchou puisse ensuite s’imprégner de la richesse de la béchamel, du fromage et des épices. C’est ainsi que l’on passe d’un plat aqueux à un plat réconfortant, avec une belle croûte dorée et un intérieur fondant. Ne sautez jamais cette étape, c’est le respect que l’on doit au produit pour qu’il donne le meilleur de lui-même.

Combien payer le sachet de chouchous à Salazie sans passer pour un touriste ?

Ce gratin, ce légume que vous achetez sur le bord de la route… savez-vous ce qu’il représente pour nous, les agriculteurs ? C’est notre travail, notre sueur, et de plus en plus, notre combat. Le prix du chouchou est devenu un sujet sensible. Nous voyons des prix qui ne reflètent plus du tout le travail fourni. Quand une coopérative nous achète le kilo à 10 centimes, comment voulez-vous que l’on vive ?

Alors, quand vous venez chez nous, le meilleur moyen de nous soutenir est d’acheter directement au producteur. Sur le bord des routes de Salazie ou au marché, vous trouverez nos étals. Le prix juste, celui qui nous permet de continuer notre activité et de vous proposer un produit de qualité, se situe entre 0,50€ et 1€ le kilo. C’est un prix dérisoire pour le travail que cela représente, mais c’est un seuil vital pour nous. Pascal Grondin, le président de notre association de défense, le dit très bien :

Le prix juste d’un kilo de chouchou ne devrait pas descendre en dessous de 0,50 centimes. Quand on voit un kilo de chouchou plus bon marché qu’un samoussa, ce n’est pas normal.

– Pascal Grondin, Président de l’ADIAS (Association de défense des agriculteurs de Salazie)

Pour vous y retrouver, voici un petit guide des prix. Le payer un peu plus cher, c’est reconnaître la valeur de notre travail et participer à la préservation de notre agriculture.

Grille des prix du chouchou selon les circuits de vente
Point de vente Prix au kilo Contexte
Coopératives (prix payé au producteur) 0,10€ Prix dénoncé comme trop bas
Vente directe bord de route 0,50€ – 1€ Prix le plus juste pour le producteur
Marché forain / Fête du chouchou 1€ Prix événementiel
Grande surface 0,70€ – 0,80€ Après marge intermédiaire

Tout savoir sur le chouchou : de la plantation en treille à l’assiette

Vous comprenez maintenant que le chouchou est au cœur d’une économie et d’un savoir-faire. Mais sa place dans notre culture va encore plus loin. Il est l’exemple parfait de l’économie circulaire créole, bien avant que le mot ne soit à la mode. Comme je vous le disais, c’est notre « cochon végétal » : rien, absolument rien, n’est jeté. C’est une philosophie de vie née de la nécessité et devenue une fierté.

Récapitulons cet écosystème incroyable :

  • Le fruit, le chouchou lui-même, se cuisine en gratin, en daube (ragoût), en sauté ou même cru en salade.
  • Les jeunes pousses, les fameuses « brèdes chouchou », sont un légume-feuille délicat.
  • Les tiges dures et séchées donnent la précieuse « paille chouchou » pour l’artisanat.
  • La racine, une sorte de gros tubercule que l’on nomme « patate chouchou », est riche en amidon. On l’utilise pour faire des gâteaux ou des boulettes salées.
  • Même l’amande qui se trouve au cœur du fruit est comestible une fois cuite, avec un petit goût de noisette.

Cette valorisation totale explique pourquoi cette plante est si précieuse à nos yeux. Elle est le symbole de notre capacité à tirer le meilleur de ce que la nature nous offre. C’est aussi une culture qui nous rend vulnérables. Un cyclone comme Belal peut anéantir une grande partie de la récolte, avec des pertes qui marquent durement nos exploitations. Les estimations pour 2024 prévoyaient une baisse de production de 38%, un coup très dur pour notre communauté.

Comment doser la Vanille Bleue pour ne pas gâcher un produit si précieux ?

La polyvalence du chouchou ne s’arrête pas au salé. Sa saveur douce et neutre en fait une base incroyable pour les desserts : gâteaux, tartes, beignets, et surtout, confitures. C’est dans ces préparations sucrées qu’il peut s’allier aux produits les plus nobles de notre île, comme la fameuse Vanille Bleue. Ce produit d’exception, avec ses arômes complexes, demande un partenaire qui sait se faire discret pour la sublimer. Le chouchou est ce partenaire idéal.

Mais attention, un produit si précieux se dose avec parcimonie. L’idée n’est pas de faire une « confiture de vanille », mais une confiture de chouchou où la vanille vient apporter sa complexité et son parfum en filigrane. Le chouchou agit comme un exhausteur, capturant et magnifiant les arômes de la vanille. L’erreur serait de sur-doser et de masquer la subtilité de l’un ou de l’autre.

Voici quelques repères pour une alliance gastronomique réussie, où la douceur du chouchou sert d’écrin à la magie de la vanille :

  • Pour une confiture de chouchou (1 kg) : Incorporez 1/4 de gousse de Vanille Bleue fendue et grattée en début de cuisson.
  • Pour un gâteau moelleux au chouchou : Deux tours de moulin de poudre de Vanille Bleue suffisent pour parfumer délicatement la pâte.
  • Pour une panna cotta au chouchou : Laissez infuser une demi-gousse dans la crème chaude pendant une dizaine de minutes avant de la retirer.

Le mariage de ces deux produits emblématiques de La Réunion est un exemple parfait de l’équilibre de notre gastronomie : la simplicité de la terre qui rencontre le luxe d’une épice mondialement reconnue.

À retenir

  • Le chouchou est un modèle d’économie circulaire créole, surnommé le « cochon végétal » car chaque partie est valorisée.
  • L’artisanat de la « paille chouchou », issue de la tige séchée, est un patrimoine culturel et économique historique de Salazie.
  • Acheter son chouchou entre 0,50€ et 1€ le kilo directement au producteur est un acte de soutien essentiel pour l’agriculture locale.

Comment organiser une journée parfaite à Salazie entre cascades et villages créoles ?

Maintenant que vous connaissez les secrets de notre chouchou, il est temps de venir le vivre « en vrai ». Organiser une journée à Salazie autour de notre légume emblématique, c’est la meilleure façon de vous immerger dans notre culture et de comprendre notre lien à cette terre. C’est une expérience qui va bien au-delà de la simple dégustation. C’est une rencontre avec des paysages, des artisans et des producteurs.

Chaque année, fin juillet, la Fête du Chouchou à Hell-Bourg est le point d’orgue de cette célébration, attirant des milliers de visiteurs pour ses concours culinaires, ses concerts et ses ateliers. Mais même en dehors de cet événement, l’esprit du chouchou est partout, toute l’année. Pour vous aider à organiser votre visite, voici une feuille de route pour une journée d’immersion totale.

Votre feuille de route pour une journée sur le thème du chouchou

  1. 9h00 : Visite d’une exploitation : Rendez-vous à Mare-à-Poule-d’Eau pour admirer les champs de chouchous cultivés sur leurs impressionnantes treilles (« kazo »).
  2. 10h30 : Rencontre avec un artisan : Cherchez un des derniers ateliers de tressage de paille chouchou pour une démonstration et peut-être un souvenir unique.
  3. 12h00 : Déjeuner créole authentique : Choisissez une table d’hôte et commandez le menu traditionnel : gratin de chouchou, bien sûr, mais aussi des brèdes fricassées.
  4. 14h00 : Balade dans Hell-Bourg : Flânez dans les ruelles de ce « Plus Beau Village de France » et amusez-vous à repérer les lianes de chouchou sauvage qui grimpent sur les clôtures.
  5. 16h00 : Pause gourmande et achats : Arrêtez-vous sur le bord de la route pour acheter votre sachet de chouchous directement au producteur et goûtez une part de tarte au chouchou dans un petit café local.

Cette journée vous permettra de toucher du doigt tout ce que je vous ai raconté. Vous verrez de vos yeux comment une simple plante peut être le cœur battant de toute une région, façonnant son paysage, son économie et son âme.

Alors, la prochaine fois que vous viendrez à Salazie, ne voyez plus seulement une liane. Venez rencontrer notre histoire, goûter notre fierté et comprendre notre écosystème. Suivez cette route du chouchou et découvrez par vous-même l’âme de notre cirque.

Rédigé par Jean-Paul Virama, Agriculteur, Critique Gastronomique et défenseur du Terroir Réunionnais. Expert en produits locaux, circuits courts et cuisine traditionnelle avec 18 ans d'expérience dans l'agrotourisme.